1 Les fiançailles
Aux bas fonds des montagnes, dans un Douar solitaire, en une nuit éclairée par une lune estivale, dans un silence de plomb retentirent des yous yous. Le cheikh venait de prononcer les paroles divines déclarant l’union matrimoniale. Commencèrent alors chants et danses aux rythmes de derboukas entrecoupés de rires et yous yous de femmes en allégresse. Cette scène, Fatima la revit aujourd’hui. C’était il y’a longtemps à l’occasion de son mariage. Cette fois, c’est au quatrième étage, dans la ville illuminée et bruyante, qu’elle fête les fiançailles de sa nièce rokaïa avec son beau-fils Mihoub. Celui-ci perdit sa mère à l’age de trois ans et son père,que tout le monde appelle Si Salah, ne trouva d’autres moyens pour l’élever que de se remarier avec Fatima, répudiée, auparavant, pour stérilité. Elle était une femme laide, parlait d’une voix enrouée, toujours plus fort, jamais plus bas, s’occupait peu de sa toilette et beaucoup de sa maison, elle aimait les enfants mais n’en avait jamais eu. Sur sa stérilité elle en avait plusieurs fois parlé à Si Salah, son mari mais celui-ci avait toujours répondu : « Dieu m’a offert un fils je ne veux pas en avoir d’autres. » et il se taisait, l’air pensif.
La mariée, elle, qui dépassait la vingtaine, n’était pas jolie mais qui, comme toute jeune mariée en pareille circonstance s’était parée de ses plus beaux habits que sa mère avait du lui acheter il y’a deux ou trois ans plus tôt pour cette occasion, s’était maquillée et coiffée avec les plus grands soins. Ses yeux et son visage exprimaient une joie immense que ses convives, des jeunes filles de son âge, admiraient avec envie. Elles entouraient Rokaïa tout en essayant de s’en approcher le plus possible pour goûter à son parfum et toucher sa séduisante robe.
Fatima allait et venait, exprimant sa joie le mieux qu’elle pouvait. Plusieurs fois en entrant servir le thé elle profita pour effectuer un tour de danse, applaudie par l’assistance. Elle vint souffler à l’oreille de sa sœur, la mère de Rokaïa : « Je suis heureuse, je vais avoir la fille de ma sœur comme brue ! »
Rokaïa aussi était heureuse de fêter ses fiançailles avec Mihoub, non parce qu’elle l’aimait mais simplement parce qu’elle se mariait avec un jeune homme promis à un bel avenir. Mais ce n’était pas tellement cela qui la rendait heureuse c’était le fait «d’occuper sa place » parce qu’elle aurait eu du mal à être demandée par quelqu’un d’autre en plus du fait qu’elle connaissait Mihoub. C’était un garçon qui se limitait à ses études au lycée ; il ne fumait pas, ne buvait pas, ne parlait que rarement aux jeunes filles de son âge et se gênait parfois lorsqu’il croisait l’une d’elles dans la rue, il se limitait à lui adresser un sourire ou un regard furtif. Bref, C’était le genre de garçon dont rêvaient toutes les jeunes filles du village.
Mihoub avait été peiné par la mort de sa mère et il avait été difficile à Fatima de l’en consoler même si elle s’était comportée comme si elle avait été la sienne. Ainsi il avait fini par la considérer comme sa vraie mère.
Mihoub avait refusé ce mariage lorsque Fatma lui avait parlé de sa nièce Rokaïa, mais celle ci qu’il appelait d’ailleurs « maman » avait fini par le convaincre que c’était là le vœux de son père et celui-ci, sous la pression de sa femme, lui envoya Tahar lui dire : « Il ne faut pas que tu me déhonore, parce que j’ai déjà parlé au père de la fille. »
Mihoub n’avait aucun sentiment pour Rokaïa. Il la considérait certainement avec tendresse mais rien de plus.
Cette nuit Mihoub était resté seul à la maison car les fiançailles se fêtaient au domicile de la fiancée. Il refflichissait seul dans sa chambre, il ne pouvait dormir. Il pensait fortement à son avenir avec Rokaïa, la fille de sa « tante », et ce qu’il avait entendu dire sur elle. Il l’avait souvent vu, le matin en allant au lycée ou en revenant, à la fenêtre de leur appartement gesticulant amoureusement à l’adresse d’un garçon qu’il avait fini par apercevoir un jour, mais il n’avait pas voulu donner de l’importance à ces gestes, enfantins pour lui. Ensuite il y avait son père qui voulait ce mariage et qu’il ne voulait pas contrarier et pour le profond respect qu’il avait pour lui.
2 LA SEDUCTION
Le lendemain Mihoub était encore marqué par la nuit blanche qu’il venait de Passer en solitaire dans sa chambre. En revenant ,il avait aperçu Rokaïa au balcon discutant avec à quelqu’un dans la rue, c’était Mourad, un voisin. Il avait du ruminer une injure entre ses dents et continuer son chemin; elle s’était enfuie en l’apercevant.
Ce jour, devant le lycée, ses camarades n’avaient pas arrêté de le harceler de questions et de remarques : “ c’est quand le mariage?” demandait l’un, “surtout invite nous !” renchérissait un autre, “. On lui a forcé la main” souffla un autre à son voisin, “ Mihoub, le marié !” Cria un troisième. Mihoub, mi-pensif mi admiratif, regardait par dessus leurs épaules et ne semblait pas les entendre, Zhor, qui se tenait toute seule à un coin éloigné. Zhor était la seule fille à laquelle Mihoub adressait la parole chaque fois que l’occasion se présentait et pour laquelle il éprouvait de la sympathie. Elle était jolie avec de longs cheveux et des yeux noirs. Ils ne cessaient de se regarder avec envie. Huit heures sonna ; les élèves se précipitèrent vers la porte d’entrée, Zhor réussissait quand même à lui souffler au milieu du brouhaha: “félicitations” il la regarda un instant et lui sourit tristement et elle, lui rendant son sourire, semblant lui dire : “excuses-moi”.
Pendant toute la journée Mihoub pensait à cet instant intense, à ce sourire angélique ,oubliant même la félicitation, puis décida de lui parler à la sortie. Ils s’étaient parlé souvent avant, mais le sujet n’avait jamais débordé le cadre des études et puis c’était pendant de brefs moments. Avant de sortir il réussit à lui faire signe de l’attendre dehors. Comme il était dangereux de se faire voire dehors ensembles, il fallait s’éloigner le plus possible du lycée. Ce qu’ils firent, puis une fois isolés ils s’abordèrent et ce fut un moment insolite pour les deux jeunes gens.
- “ Pourquoi me féliciter ?” commença Mihoub.
- “ Rokäia m’a invité pour vos fiançailles” répondit-elle comme pour s’excuser.
- “ Ne me parles plus d’elle” dit-il nerveusement.
- “Tu ne l’aimes pas ?”
- “ Non”
- “ Et pourquoi as-tu accepté?”
- “ Ce sont mon père et ma mère qui m’y ont obligé. Et puis elle et Mourad son voisin ils s’aiment, je les vois tous les jours se parler. Moi, je…….”.mais il s’arrêta net; se tut et regarda Zhor. leurs yeux se rencontrèrent, elle baissa les siens. Mihoub voulu partir à ce moment et mettre fin à cette discussion mais il ne le put . Il resta là, cloué regardant le sol. Il leva la tête vers elle et lui dit: “rentres chez-toi ;tes parents vont s’inquiéter”.
- “ J’ai l’habitude d’aller chez une copine, je leur dirai que j’étais chez elle” répondit-elle. Ils marchèrent côte à côte et parlèrent beaucoup puis se turent un moment . Mihoub rompit le silence :
-“ J’ai l’impression que je ne me marierai plus avec une fille pareille” dit-il avec force. - “ tu me l’a déjà dis ; c’est pour ne pas créer de problèmes à ton père avec sa femme, c’est elle qui t’a marié.” Et elle ajouta après avoir constaté qu’il ne réagissait pas: “ Réfléchis d’abord à tes études, le bac c’est pour bientôt.” Parce qu’elle savait comme il le lui avait expliqué que c’était surtout pour avoir la tranquillité afin de passer le bac, et comme elle voyait qu’il ne bougeait toujours pas, elle ajouta, pleine de sincérité, pour le sortir de son mutisme: “Je ne sais ce qui me pousse envers toi Mihoub, on dirait que tu m’attire.”
Il la regarda, les yeux rieurs et l’air enjoué comme s’il s’attendait à ce qu’il venait d’entendre, leva la tête vers le ciel.
- “Nous devons entrer ,il va pleuvoir.” Dit-il
Ils se serrèrent longuement la main. Pour la première fois il la senti toute proche et huma son parfum. Il éprouva une joie immense et tellement profonde en lui qu’il oublia de la lacher. Puis ils se séparèrent en se donnant rendez-vous pour le lendemain.
En rentrant chez lui ,Mihoub ne put s’empêcher de penser à Zhor, il passa toute la nuit à rêver de cette fille au contact si doux et dont les paroles l’avaient réconforté. Maintenant il savait qu’elle partageait sa douleur et comprenait son sacrifice. Il la vit , de blanc vêtue, la marche souple, le corps élancé ,le visage éclatant de beauté ,les yeux pleins d’amour , son épaisse chevelure,couleur noire de geai laissait passer les reflets roses et rouges du soleil couchant. Elle parlait mais il n’entendit pas ce qu’elle disait comme si c’était une cloison en verre qui se dressait entre eux. Elle gesticulait, les quelques pas qui le séparaient d’elle lui paraissaient des kilomètres. Puis au moment de la toucher, de la tenir dans ses bras, un puissant choc remua son corps et il éprouva une sensation amère et s’éveilla en sursaut, haletant , le visage presque en sueur. Il était sept heures et il devait se préparer pour aller au lycée. Il regarda par la fenêtre. Le soleil refusait de se lever, les arbres bougeaient et le jour s’annonçait rude car les gens s'emmitoufflés dans leurs burnous et djellaba, la tête entre les épaules. Mihoub se prépara très vite sans laisser le temps à sa belle mère de lui apporter le café . Il sorti sans se faire remarquer ,contrairement à son habitude lorsqu' il passait devant son père lui dire bonjour froid. Mihoub et Zhor se rencontrèrent au même endroit que la fois précédente. Il lui raconta son rêve et attendit qu’elle lui expliqua le sens mais au lieu de ça elle éclata d’un fou rire qui le désarçonna. Elle devint toute rouge et paru regretter son attitude enfantine mais Mihoub apprécia son comportement par un large sourire, ce qui les rapprocha plus. Mihoub avait une grande envie de lui avouer ce qu’il retenait au fond de son cœur ,de lui dire tout ce qu’il pensait d’elle , mais une force invisible l’en empêchait ,une voix intérieure semblait lui recommander le silence. Ils étaient l’un en Face de l’autre, se regardant ,ils n’avaient pas le moindre souci de ce qui les entourait, le monde n’existait pas pour eux. Tout les unissait, ces arbres aux branches bruissantes, ces oiseaux chantant pour se consoler du froid, ce ciel nuageux, ce vent qui soufflait démêlant les cheveux de Zhor ,parfois même les projetant jusqu’à flairer le visage de Mihoub ; tout semblait leur dire : «Embrassez-vous, tenez-vous l’un dans les bras de l’autre”. Pourquoi restaient-ils ainsi sans bouger ,sans se dire un mot? Le silence et le décor parlaient pour eux , ils exprimaient tous les sentiments qu’eux ne pouvaient extérioriser. Pourquoi se fatigueraient-ils à chercher ce que la nature s’était chargée de faire pour eux?
Brusquement le tonnerre éclata, quelques instants plus tard la pluie s’abattis sur eux. D’abord ils essayèrent de s’abriter sous un arbre ,mais l’orage était plus fort. Mihoub couvrit Zhor de son manteau et ils coururent ensembles sur la route semée de flaques d’eau. L’orage redoubla d’intensité;Ils arrivèrent à proximité de leur quartier, heureusement que les rues étaient désertes .Ils s’abritèrent sous un auvent ,leurs visages ruisselaient ,ils sentirent l’eau leur pénétrer dans le corps;haletants ils se regardèrent ,se souriaient ,ils étaient joyeux d’être ensembles. Ils en voulaient à cette pluie qui abrégea leur rencontre mais en vérité l’orage les unissait.
Mihoub regarda l’immeuble d’en face et, d’un geste de la tête montra le balcon du 4eme étage. Derrière la vitre se tenait Rokaïa ,elle semblait soucieuse ,on dirait qu’elle regardait sans rien voir. Pourtant elle regardait dans leur direction. Zhor tenta de se dégager pour partir Mihoub la retint fermement.
La pluie cessa et les gens allaient commencer à sortir , les deux jeunes gens devaient se séparer pour éviter d’être remarqués. Quelques instants après Rokaïa apparaissait drapée dans un haïk.